Témoignage

Retour aux sources

 

Préface
15 février 2003 - Le pour et le contre

 

Note du webmestre: Les textes de la série «Retour aux sources» est reproduite avec permission de l'auteur, M. Mathieu turbide, journaliste. Elle a été publiée dans le journal de Montréal du 15 au 21 février 2003.

Des milliers d'enfants Québécois ont leurs racines ailleurs, dans des pays lointains qu'ils ne connaissent pas. Plusieurs ont, là-bas, une mère biologique, un frère, une soeur. Des gens qui leur ressemblent, mais qui parle une langue étrangère.

De plus en plus de ces enfants sont aujourd'hui de jeunes adolescents qui, comme tous les ados, cherchent à savoir qui ils sont et d'où ils viennent.

Dans une série de reportages, le journaliste Mathieu Turbide, du Journal de Montréal, vous transporte au coeur de cette recherche d'identité, très controversée dans la communauté des adoptants. Vous verrez comment cela peut parfois déchirer les parents adoptifs.

Vous suivrez avec lui le périple de la jeune Kahleah Guibault, de Joliette, qui revient sur les chemins de son adoption au Guatémala, 11 ans plus tard.

Des Québécois nés ailleurs cherchent leurs racines

Maman, c'est comment dans le pays où je suis né? Tu crois que j'ai une autre famille, là-bas?

De plus en plus d'enfants québécois adoptés à l'étranger se posent des questions comme celles-là sur leurs origines. Qui sont ces gens qui les ont abandonnés? Quel est ce pays où ils ont vu le jour?

«Le retour aux sources des enfants adoptés, ça va être le gros débat des cinq prochaines années. Ça ne fait que commencer», prévoit Michel Mignacco, président de l'agence d'adoption Enfants du Monde.

Car le baby-boom de l'adoption internationale a eu lieu au début des années 1990. Depuis ce temps, de 600 à 900 enfants sont adoptés chaque année à l'extérieur de nos frontières.

«De plus en plus de ces jeunes, maintenant des ados, commencent à se poser des questions et veulent savoir d'où ils viennent», témoigne Claire-Marie Gagnon, présidente de la Fédération des parents adoptants du Québec, qui a adopté deux enfants au Guatémala et en Colombie.

Le Dr Michel Lemay, pédo-psychiatre à l'Hôpital Sainte-Justine, croit que le désir de retourner aux sources se manifeste différemment selon les enfants. Certains n'y pensent pas du tout.

«Ça se manifeste surtout à la fin de l'adolescence. Les plus jeunes ne montrent pas un énorme désir ni une réelle attirance pour cela. Peut-être cela viendra-t-il plus tard», dit-il.

Comme de petits saumons

«On dirait que le désir de revoir ses racines est instinctif, fait remarquer Mme Lemieux. Un peu comme le petit saumon qui cherche à tout prix à remonter la rivière pour retourner à l'endroit où il est né, au risque de se briser les nageoires.»

 

Mémoire profonde

Johanne Lemieux, travailleuse sociale à Québec spécialisée en post-adoption et dans la recherche d'antécédants familiaux, croit que tous les enfants adoptés ont une «mémoire profonde» de leurs premiers jours. «On sous-estime beaucoup le mémoire profonde des enfants, souligne-t-elle. Je me souviens de cette petite fille chinoise de quatre ans qui s'est réveillée la nuit en pleurant. Elle disait s'ennuyer de sa maman chinoise. Sa mère adoptive, paniquée, lui a répondu que ça ne pouvait pas puisqu'elle n'avait pas connu sa mère chinoise.

«Mais c'est faux. Elle a connu sa mère chinoise, même si ce n'est que quelques jours. Les parents adoptants pensent trop souvent que leurs enfants n'ont pas de passé avant l'adoption.»

Car des risques, il y en a.

«Pour certains, c'est comme un pélerinage. Ça permet de créer un lien de filiation, un lieu d'origine. Mais pour d'autres, ça peut être très difficile, voire traumatisant.», Michel Lemay, pédo-psychiatre spécialisé dans le suivi des enfants adoptés.

«Il y a des enfants qui se construisent dans leur imaginaire un parent de rêve, mais une fois là-bas, entre le rêve et la réalité, il y a souvent un choc. C'est parfois cruel», souligne-t-il.

Le Dr Lemay se souvient du cas d'une jeune fille née en Inde qui s'est carrément fait rejeter par sa mère biologique. «La mère avait absolument refusé de voir l'enfant. C'est comme un deuxième rejet», dit-il.

D'autres vivent difficilement le choc de la pauvreté. «Ils découvrent qu'ils ont des frères, des soeurs qui vivent dans une pauvreté extrême. Ils peuvent alors développer un sentiment de culpabilité», signale le médecin.

Le retour aux sources, une épreuve pour les parents

Le retour aux sources est peut-être une expérience émotive intense pour les enfants adoptés. Mais ce sont souvent les parents adoptifs qui ont le plus de difficulté à y faire face.

De fait, plusieurs parents en ont une peur bleue et repoussent le plus possible ce moment. Ils ont peur d'être rejetés par ces enfants à qui ils ont tout donné. «Il ne faut pas se faire de cachettes. Beaucoup ont adopté à l'international justement pour ne jamais avoir à confronter la mère biologique de leur enfant», admet Claire-Marie Gagnon, présidente de la Fédération des parents adoptants du Québec. «On ne veut pas voir une femme cogner à notre porte pour demander de voir sa fille. C'est souvent une peur incontrôlée», dit-elle.

 

Johanne Lemieux, qui a aidé des parents adoptants à faire face à cette réalité, conseille aux parents de prendre du recul. «Il ne faut pas prendre ça personnel. La nécessité de connecter avec ses racines n'a rien à voir avec l'attachement et l'amour que nos enfants ont envers nous. C'est une démarche de recherche d'identité, un point c'est tout», ajoute-t-elle.

«Même pour les parents, il y a eu des expériences très positives de retour aux sources, renchérit Mme Gagnon. Surtout lorsqu'il y a une crise d'identité chez l'enfant. Ces enfants-là visitent leur pays d'origine, leur famille biologique et en revenant, ce sont eux qui "adoptent" leurs parents adoptifs. Ils se disent alors que leur véritable famille est ici, au Québec», raconte-t-elle.

Un désir de l'enfant

Cela ne veut pas dire qu'il faille pousser à tout prix son enfant vers son pays natal, avertit le Dr Michel Lemay, de l'Hôpital Sainte-Justine. Il est primordial que la volonté de retrouvailles vienne de l'enfant et non pas des parents adoptifs.

«Parfois, ce sont les parents qui souhaitent ce retour aux sources. Souvent parce qu'ils ont un sentiment de culpabilité», note -t-il.

Claire-Marie Gagnon aussi se méfie des parents trop insistants. «Si on crée le besoin chez l'enfant, il finit par penser que sa véritable place se trouve dans son pays natal. Il peut alors interpréter cela comme un rejet», dit-elle.

Alexandrine Oviera-Joncas, une Montréalaise adoptée en République dominicaine qui a effectué un retour aux sources à l'âge de 14 ans, est d'accord. «Il faut que ça vienne de l'enfant. On ne peut pas imposer ça à un enfant s'il ne veut pas y aller. Moi, je ressentais le besoin d'y aller pour connaître mon histoire», dit-elle.

16 février 2003 - Retour à l'orphelinat chinois

Lei-Ann Mignacco ne pourra jamais retrouver sa mère biologique. Mais son pays natal, la Chine, la fascine.

La jeune adolescente montréalaise a été adoptée en 1994, à l'âge de de trois ans et demi. Vers l'âge de 12 ans, elle a commencé à s'intéresser à ses racines. «J'ai dit à mes parents que j'aimerais bien retourner en Chine pour voir d'où je viens, pour visiter l'orphelinat. J'étais curieuse», dit-elle.

Pour la plupart des parents québécois qui ont adopté en Chine, organiser un tel voyage de retour aux sources n'est pas évident. Mais pour le père de Lei-Ann, c'était plus simple puisqu'il préside l'agence d'adoption Enfants du Monde.

«J'avais évidemment des contacts là-bas et j'ai donc commencé des recherches pour organiser un voyage avec les enfants», explique M. Mignacco.

Lei-Ann a donc pu réaliser son rêve. À l'automne 2001, elle est retournée au pays de sa naissance, dans la province de Yang-Zhou.

Elle n'y est pas allée seule. Sa soeur Yannie, adoptée en 1990 à l'âge de trois mois, de même que Solène Moss, la fille de 11 ans d'une collègue de M. Mignacco l'ont accompagnée. Toutes les trois provenaient du même orphelinat de Yang-Zhou.

Visite à l'orphelinat

Contrairement aux enfants adoptés dans d'autres pays, les petites Chinoises ne peuvent pas espérer retrouver leur mère biologique.

«La loi en Chine interdit aux mères d'abandonner leur enfant. Elles sont donc obligées de les laisser devant les orphelinats sans laisser de trace», raconte Lyette Moss, la mère de Solène.

Lei-Ann, elle, avait vécu quelque temps dans une famille d'accueil. «Je voulais aller les rencontrer et voir la maison où j'avais vécu, mais la maison avait été détruite. C'est un commerce qu'on a retrouvé à cet endroit», dit-elle.

Néanmoins, les jeunes filles ont pu visiter l'orphelinat où elles vivaient avant d'être adoptées. «Les gens de l'orphelinat avaient organisé un souper pour nous. Il y avait beaucoup d'enfants partout», se souvient Yannie, la soeur de Lei-Ann.

Toutes les trois ont été frappées par les différences entre riches et pauvres en Chine, par toute cette population qui se déplace en vélo et en petit scooter. Elles ont beau être nées en Chine, elles n'en sont pas moins des petites ados québécoises.

«Moi, je n'ai pas aimé la nourriture là-bas. Surtout le déjeuner chinois qu'ils nous ont servi à l'orphelinat», lance Solène, encore un peu dégoûtée par la gastronomie chinoise.

Apprendre le chinois

Les filles se sont aussi dites impressionnées par la calligraphie chinoise. Lei-Ann, qui a vécu plus de trois ans en Chine, dit même vouloir réapprendre à parler chinois. «Notre guide chinois, qui demeure à Montréal, m'a dit que j'avais l'accent et que je ferais une bonne élève», dit-elle fièrement.

Thaïlande

En Thaïlande, les adoptés qui veulent retourner dans leur pays natal sont accueillis à bras ouverts par nul autre que... le roi et la reine du pays.

Gros contraste quand on pense que dans bien des pays, y compris le Québec, on a honte d'admettre que des enfants ont été donnés en adoption à des étrangers.

Selon Johanne Lemieux, travailleuse sociale et mère de trois enfants adoptés, les voyage de retour aux sources diffèrent beaucoup d'un pays à l'autre.

«Entre la Chine, où c'est très difficile et la République dominicaine, où l'adoption est très ouverte, il y a un monde de différences à prendre en compte», fait-elle remarquer.

L'exemple de la Thaïlande est assez particulier, avoue Mme Lemieux, dont un des fils est né dans ce pays d'Asie du Sud-Est.

«Les Thaïlandais ont choisi de bien structurer les voyages de retour. Ils ont un programme national de retour aux sources. À tous les deux ans, ils lancent des invitations à tous les enfants adoptés pour une grande fête de retrouvailles à laquelle participe la famille royale. Pour ces enfants qui ont souvent été abandonnés dans la rue, de se faire inviter par la famille royale et se faire dire: "Nous pensons encore à vous. Vous serez toujours bienvenue ici", cela a beaucoup de valeur. Ça renforce l'estime de soi», explique-t-elle.

 

À Taïwan, il est aussi assez facile d'organiser un voyage de retour puisque toutes les adoptions internationales sont orchestrées par la même personne, une religieuse taïwanaise, Soeur Rosa. «Soeur Rosa peut facilement organiser une rencontre avec la mère biologique. Elle assure un suivi constant», précise Mme Lemieux.

Les enfants adoptés en Amérique centrale, des les Antilles ou en Amérique du Sud ont aussi des outils pour organiser leurs voyages.

«L'adoption daqns ces pays est assez ouverte. Il existe donc des documents qui peuvent permettre, avec de la recherche, de retracer les parents biologiques. Souvent, il faut faire affaire avec les agences d'adoption ou des travailleurs sociaux sur place», dit-elle.

Mme Lemieux a elle-même joué ce rôle d'entremetteur pendant trois ans, mais pour des enfants nés au Québec dans les années 1940 à 1960, adoptés par des familles étrangères et qui revenaient ici chercher leur mère biologique.

«C'est en rencontrant ces gens-là que j'ai vu à quel point cette recherche de liens familiaux était importante pour les enfants adoptés», indique-t-elle.

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Mathieu Turbide, journaliste au Journal de Montréal

 

 

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Date de publication: 3 mars 2003

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