Un trésor colombien!
Préface
La
Colombie, pays des précieuses orchidées, du doux café
poussant sur les pentes des Cordillères et des oiseaux aux plumages
multicolores. Pays des émeraudes dont la couleur me rappelle le
symbole de lespoir : notre espoir à nous, celui de retourner
le plus rapidement possible chercher notre fils et le ramener, cette fois,
pour toujours.
Une fois de retour au Québec, alors que pendant
une semaine chargée démotions fortes, nous lavions
bercé, serré et dorloté dans nos bras, nous avons
dû le laisser à lorphelinat. Nous sommes repartis,
déchirés, mais confiants quun jugement final de la
cour colombienne nous serait rendu dans un mois. Et ce furent cinq mois
dattente interminable.
Cest dans mes moments dimpatience quémergea
le récit de cette aventure témoignant de notre cheminement
en adoption internationale.
Voici donc notre petite histoire!
Septembre 1989, tests toujours
plus " agréables " les uns que les autres,
les spermatozoïdes et ovules jouent à cache-cache. Malgré
notre humour pour dédramatiser les instants pénibles, nous
sommes désorientés par toute cette panoplie de techniques
de reproduction qui nous sont proposées avec une banalité
incroyable. Dun commun accord, nous décidons de mettre sous
clef nos gentils organes reproducteurs, mettant fin ainsi à notre
essoufflement davoir un enfant biologique.
Moroses, mais solides comme nos montagnes de la Côte-Nord,
nous ressortons du tunnel de la clinique de fertilité. Le moral
tient bon et je découvre une tendre complicité avec lhomme
de ma vie.
Entre le rêve et les faux espoirs,
nous acceptons « linacceptable »
Ladoption internationale, voilà notre nouvel
espoir de fonder une famille. Espoir bien différent de toutes ces
performances pour vaincre linfertilité. L`adoption étant
avant tout une affaire de cur, nous savions quil nous faudrait
être persévérants, conscients des obstacles à
surmonter.
Départ à zéro avec, comme seule
référence, une liste d`associations périmée
transmise par Communication-Québec. Le téléphone
devient mon fidèle complice et de jour en jour, jaccumule
une foule de renseignements tous plus intéressants les uns que
les autres. Chine, Haïti, Pérou, Mexique, Chili, Guatemala.
Jai limpression de faire le tour du monde au bout du fil.
Malgré ces conversations enrichissantes, rien de vraiment sérieux
ne soffre à nous.
Enfin, un soir de pluie, je rejoins un certain monsieur G.
qui me donne le numéro de téléphone dune personne-ressource
à joindre dans un organisme soccupant dadoption en
Amérique du Sud. Ce nom résonne bien fort sur mes tempes.
Je me fais la promesse de téléphoner dès le lendemain.
Ce soir-là, je rêve que nous avons un bébé
tout fragile à la maison, mais personne ne croit quil est
le nôtre... Dans mon sommeil, les émotions de la journée
se multiplient, mes rêves les amplifiant.
Il se passe quelque chose en nous et cest difficilement
exprimable
Par un après-midi de mars, riche en soleil du
printemps et dun petit quelque chose de je ne sais quoi qui vous
donne lenvie de chanter, madame F. me répond. Elle minforme
gentiment des procédures de l'organisme et prend note de notre
inscription. Jai le cerveau inassouvi de questions. Il y a une liste
dattente de deux ans...
Puis,
on me conseille une autre association de parents adoptants. Cest
fantastique! Tout semble si évident; trouver un contact à
létranger et se procurer les procédures. Nous sommes
invités à une conférence à Montréal,
occasion exceptionnelle pour nous den connaître davantage
en matière dadoption internationale. Nous partons le vent
dans les voiles, nos premiers vrais pas dans laventure. Regroupés
en ateliers de différents pays ouverts à ladoption
internationale, chacun y va de son expérience et leurs histoires
nous touchent profondément. Nous avons tant à faire et nous
repartons avec le désir très fort de fonder, nous aussi,
notre propre famille.
Suivant judicieusement leurs conseils, guide dadoption
sous le bras, nous partons à la conquête dun " contact ".
Cest chez les Surs Antoniennes de Marie que débutera
et se terminera notre premier périple. Une religieuse en mission
au Chili nous offre dapporter elle-même notre dossier. Enfin,
la chance nous sourit! Cest très solennel. Dans un coin,
la statue de la Sainte Vierge me sourit timidement et je lui fais
une promesse digne de ma foi. Pendant un inexorable six mois, nous attendrons
un signe qui ne viendra jamais. Nous naurons jamais de nouvelles.
Nous sommes déçus. Comment trouver un autre contact. Dans
notre région, il nexiste pas encore dorganismes ou
de regroupements daide en adoption.
Blancheur froide de décembre, nostalgique par
la beauté de la messe de minuit, un léger vague à
lâme vient me rappeler la promesse spontanée que je
nai pas tenue. Cette fois, je la tiendrai ma promesse :
" ne jamais lâcher "...
Cest le printemps qui séveille avec
ses essences merveilleuses de renouveau. Le téléphone sonne,
cest madame F. Jai des trémolos dans la voix.
Après révision, elle nous informe de notre dixième
rang sur la liste dattente de l'organisme et, par la même
occasion, aimerait connaître notre intérêt pour la
poursuite de notre projet.
Encore une fois mon cur chavire et bat la chamade.
Dans lémotion de notre première conversation téléphonique,
je navais sûrement pas saisi toute limportance de notre
inscription à cet organisme. Il sagit dun orphelinat
de Bogota, en Colombie. Comme écho, jentends des rires denfants,
ce sont les siens, ses trois enfants adoptés de lAmérique
du Sud. Chaleureuse et communicative, madame F. me transmet vite
son énergie. Cest une femme de cur, cela sentend.
Elle me réexplique de nouveau tout le sérieux de l'organisme.
Cest incroyable, nous sommes réellement
en attente pour un enfant. Jai dû être momentanément
" paralysée " par ce coup de téléphone
inoubliable dans mon cur et ce nest quaprès le
retour dAndré et notre petit souper aux chandelles que jai
pu enfin " retomber sur terre "...
Pendant plusieurs soirs consécutifs, je suis soulagée
mais je refais encore ce même rêve : un bébé
à la maison qui vient de nulle part...
Au cours de lété 1991, nous rejoignons
rapidement les cinq premiers rangs sur la liste et nous devons préparer
notre prédossier : présentation de notre couple avec
photos à lappui, tout cela, bien entendu, traduit dans la
langue de Shakespeare.
En vacances aux Îles de la Madeleine, les pieds
dans le sable, mon esprit plane dans notre dossier. Préparer un
dossier dadoption nous oblige à verbaliser notre désir
davoir un enfant. Peser, trouver les mots, décrire nos motivations
à adopter un enfant. Comment ne pas cacher notre grande émotivité
à vouloir un enfant bien à nous. Comment ne pas cacher
sept années infructueuses et de déceptions chaque mois.
Enfin, cest avec quelques tasses de café
et un dynamisme insoupçonné que notre prédossier
est complété.
Le temps semble nous échapper. Cest super!
En juin, nous sommes invités à une fête champêtre
où nous sommes très emballés de connaître toute
la famille de madame F. et plusieurs autres familles qui ont adopté
des enfants par lintermédiaire de notre organisme. Nous aurons
même le privilège de rencontrer, la directrice de lorphelinat
de Bogota en Colombie, invitée dhonneur, pour un séjour
au Québec. Nous sommes attendris par les enfants de madame F.
et comblés par tous ces témoignages de parents qui ont vécu
les mêmes émotions que nous allons vivre. De vraies familles
réunies par ladoption et de la tendresse à profusion.
Nous avons un " coup de cur " pour tous ces
superbes enfants aux coloris multicolores.
À cette fête champêtre,
au travers de ces arbres majestueux, flottait chez chacun des parents
une fierté indescriptible pour leurs enfants!
Je dis quelques mots à la directrice de lorphelinat,
mais mon espagnol faisant défaut, je ne peux exprimer notre émotion
face à lattente daller en Colombie chercher notre enfant.
Sous des apparences humbles, avec un regard généreux, nous
savons quelle comprend.
Cest alors le coup denvoi pour la course
au papier. Évaluation psychologique de notre couple, certificat
médical, certificat de la Gendarmerie Royale du Canada, de nos
employeurs, de la banque, références, registres civils,
affidavit de notaire.
Nous sommes propulsés par une énergie incroyable,
oubliant toute cette lourdeur administrative. Immigration Québec,
Immigration Canada, Consulat général de la Colombie, Chambre
des notaires. Âmes de campagnards, mais fiers de notre débrouillardise,
nous repartons, papiers en main, de notre expédition au centre-ville
vrombissant de Montréal pour nous égarer joyeusement dans
Québec!
Un couple québécois s'est envolé
pour la Colombie et remettra notre précieux dossier en main propre
à lorphelinat. Ce sera pour nous un soulagement total.
Lautomne déclenchant en moi toute la passion
où rien négale en majesté les couleurs de nos
montagnes de la Côte-Nord, nous rejoignons le premier rang, devenant
officiellement le premier couple sur la liste dattente. Le compte
à rebours a commencé. Je nen finis plus de rêver.
Garçon ou fille, Luka ou Andréa. Je crois lavoir griffonné
mille fois sur des bouts de papier.
Nous profitons au maximum de notre enthousiasme pour
effectuer tous les menus travaux de la maison et peindre la chambre de
notre futur bébé. La peinture sur le bout du nez et André
bricolant dans la chambre furent pour moi une douce image de lattente,
cette chambre dénudée prenant aujourdhui des allures
ensoleillées. Le soir, avant daller dormir, comme un rituel,
nous nous surprenons mutuellement devant la chambre, ouvrant la lumière,
regardant le lit fraîchement peint sur lequel traînent quelques
nounours solitaires...
Le téléphone devient lessentiel de
nos vies. Chaque fois quil sonne, on se précipite à
toute allure, mélange danxiété et deuphorie.
La belle de voix de madame F. est désormais enregistrée
dans un recoin de nos cerveaux. Jamais une voix naura eu tant deffet
et dimportance que la sienne.
Octobre,
mélancolique, nous sommes dune gaieté fébrile.
Je sens quelque chose au plus profond de mon intérieur. Puis, à
13 h 30, le temps sest arrêté. Merveilleuse
madame F. Nous sommes parents dun garçon de 5 livres,
né le 25 août 1991. Je pars en flèche, complètement
emballée et folle de bonheur, annoncer la nouvelle au nouveau papa
et je ne me souviens pas davoir conduit jusque-là.
Le temps sest envolé lespace dun
instant. André est incapable de dire un mot, il est ému
et je laime très fort. Jamais je noublierai son expression;
cet éclair dans ses beaux yeux verts.
Nous avons un fils quelque part en Amérique du
Sud....
Réservations de billets, valises, couches, biberons,
une liste gargantuesque que nous réunissons activement. Heureux
comme le jour de notre mariage, nous nous envolons de Mirabel, nos curs
gonflés à lhélium! Un transfert ensoleillé
à laéroport de Miami, où nous sommes impressionnés
par toute cette affluence cosmopolite. Cest avec la ligne aérienne
Avianca que nous nous envolons de nouveau. André, bien calé
dans son fauteuil, sourcillant au passage des jolies hôtesses et
souriant devant son jambon caoutchouc. Moi, acceptant demblée
lapéro, le mini vin et le digestif, je suis totalement " relax "
et j'ai la tête qui tourne légèrement...
Nous débarquons à Bogota en Colombie, à
plus de 2 600 mètres daltitude dans les montagnes.
Sept heures du matin, cest lodeur enivrante du vrai café
colombien qui vient me chatouiller. Je nen ai jamais goûté
de meilleur. André, bien à laise dans ce décor
typiquement espagnol, se lie rapidement damitié avec le personnel
des Trujillos.
Comme on ne peut se rendre à lorphelinat
avant mardi, pendant deux jours, nous visiterons Bogota et son architecture
coloniale. La musique et les montagnes omniprésentes nous séduisent.
Passionnée dhistoire et darchéologie, je suis
comblée par le Musée El Oro et tous les trésors de
richesses des anciennes civilisations de lAmérique du Sud.
Quatre couples dAméricains nous rejoignent
à la pension et cest presque la fiesta. Nous sommes tous
enchantés dêtre ici.
Cest pour chacun de nous le voyage
le plus émouvant de notre vie!
10 heures, petit chemin étroit menant à
lorphelinat. Le trajet semble durer une éternité et
plus nous approchons de lorphelinat, plus mes émotions se
multiplient. Tout cela pourrait être presque irréel pour
avoir tant reconstruit dans ma tête ce moment bien précis.
Après les salutations et formalités dusage,
nous attendons bien sagement notre tour. Teint bronzé dans un contrastant
pyjama blanc et rose, sirotant sa bouteille, on nous a remis notre bébé
de deux mois, le plus petit et le plus attachant que jaie jamais
vu. De magnifiques yeux noirs qui nous regardaient : cétait
lui, notre trésor de la Colombie. Luka, oui, il te va bien ce nom
là!
De toute ma vie, jamais un moment naura été
aussi intense
Nous repartons de lorphelinat les bras chargés
de notre rayon de soleil, les montagnes mapparaissant mille fois
plus majestueuses. Comment ne pas adorer la Colombie, pays qui nous a
comblés dun fils!
Les couples dAméricains eux aussi sont de
retour avec leurs petits. Cest incroyable! Le bonheur est passé
par ici. Tous des garçons, cinq en tout. Une vraie pouponnière!
Les balbutiements en espagnol ou en anglais étant les mêmes,
nous sommes tous à quatre pattes émerveillés et délicieusement
retombés en enfance.
Une douce solidarité et une agréable
odeur de lait flottent dans lair !
Pendant quatre jours, nous lavons embrassé,
bercé, emmailloté, changé de couches, lavés
fidèlement à 7 heures chaque matin, nourri à son
lait de soya.
Quatre jours, cest bien peu, mais suffisant pour
créer un attachement très tendre avec son enfant.
Quatre nuits, où nous navons pas fermé
lil; la diarrhée ne nous ayant " pas vaincus ".
Malgré nos nuits mouvementées, quel apaisement de le voir
dormir, petits poings fermés.
Mon Dieu, comment allons-nous faire pour le laisser...
Nous savourons précieusement nos derniers instants
ensemble. À cinq heures du matin, nous sommes crevés et
lui remue comme un vrai boute-en-train. Il est visiblement en meilleure
forme et nous suit avec ses yeux imprégnés de surprise.
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En tattendant, ce que nous avons à
te dire :
Tu nes pas la chair de notre chair,
Tu nes pas le sang de notre sang,
Mais tu es né dans nos curs...
Enfant du bout du monde,
On ta aimé en quelques secondes,
Un océan peut nous séparer,
Tu es le sourire de nos pensées...
Pour toi, de ta maman
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Instinctivement, je sais que lui aussi, il nous a adoptés!
Les yeux rougis par la déchirure, cest notre
retour à lorphelinat. Nous ramenons Luka, dans son pyjama
blanc et rose dans lequel il nous avait été remis. Nous
le laissons endormi avec son petit ourson à lunettes et son ballon
en forme de cur afin quil ne nous oublie pas.
Nous sommes repartis et avons laissé la moitié
de notre cur en Colombie. Ce petit être est devenu inconditionnellement
lessentiel de nos pensées.
Quelque part entre l'Amerique du Sud et la Cote-Nord,
il y a ton petit coeur qui bat et on te jure qu'on reviendra tres bientot.
Ta maman et ton papa,
Novembre 1991
6 avril 1992 :
Deuxième voyage et fin de notre périple
en Amérique du Sud après cinq mois dattente :
nous sommes de retour au pays avec notre petit rayon de soleil colombien "
Note : Depuis notre aventure, nous sommes retournés
chercher une petite sur colombienne à notre fils.
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