La préparation à la deuxième adoption

 

«Nous partirons prochainement pour une deuxième adoption. Comment gérer cette absence face à notre enfant actuelle?

Je lis et apprécie votre chronique dans L’Orient Express. Mon mari et moi avons un grand questionnement au sujet de notre fille adoptive, Léonie *. Elle a presque 2 ans et demi. Nous l’avons adopté à 11 mois. Elle est insécure. Elle a fait des cauchemars durant les premiers six mois avec nous. Maintenant, elle en fait occasionnellement lorsqu’un événement hors de sa routine survient (ex. vaccination). Depuis septembre, elle se fait garder à tous les jours. Cela va très bien. Cependant, il est impossible de la faire garder à un autre moment. Les gens doivent « l’apprivoiser » avec grande délicatesse pour qu’elle aille vers eux. Quand cela est fait, elle fait confiance aux gens.

Nous devrons partir en Chine pour une deuxième adoption vers le mois de juin ou juillet. Notre grande préoccupation est notre fille. Doit-on l’emmener avec nous? C’est un très long voyage. Il y a le deuxième enfant… Nous pourrions la faire garder chez sa gardienne. Nous pensons que cela changerait le moins possible ses habitudes. Mais quelle serait sa réaction? Penserait-elle que nous l’abandonnons? Comment réagirait-elle?

Nous avons pensé que je pourrais rester ici avec elle et que son père pourrait aller en Chine seul. Mais nous pensons aussi au deuxième enfant et il nous semble inconcevable de ne pas l’accueillir tous les deux.

Nous apprécierions grandement une réponse de votre part. Nous ne sommes pas des spécialistes dans la psychologie de l’enfant adopté. Nous ne voulons pas traumatiser notre fille, ni notre prochain enfant. Que faire?»

*prénom fictif

Réponse

La sécurité pour un enfant c’est sa mère

La sécurité pour un enfant, c’est sa mère. Quitter votre fille pour ce voyage laisserait en elle une profonde blessure. Comme vous le mentionnez si bien, elle se sentirait à nouveau abandonnée. Les conséquences immédiates pourraient être le retour des cauchemars, pipis au lit, problèmes d’alimentation… L’impact dévastateur d’une telle séparation serait toutefois à long terme; cela affecterait la confiance en soi et aux autres de même que la capacité d’attachement… Les effets négatifs reliés à l’absence de la mère ne sont pas toujours évidents; ils n’en sont pas moins très réels. Votre première responsabilité est donc reliée à Léonie. Vous devez vous assurer qu’au moins vous, sa mère, soyez avec elle

La mère est irremplaçable

«Je me permets donc de la répéter: ce qui importe c’est que vous, la mère, l’élément essentiel de sécurité pour Léonie soyez totalement présente à elle: présente physiquement, mentalement et psychologiquement.»

Vous écrivez: « nous pourrions la faire garder chez sa gardienne. Nous pensons que cela changerait le moins possible ses habitudes. » Vous oubliez à ce moment-là l’essentiel: VOTRE présence. Il vaut mieux changer l0 - l5 - 20 habitudes quotidiennes pourvu que la mère soit présente à l’enfant. Judith Viorst, psychanalyste, écrit à ce sujet: « Il est pis d’être séparée de sa mère que d’être dans ses bras sous les bombes ». Cette image parle d’elle-même! Certaines gens croient que la mère peut facilement être remplacée par une tierce personne et ce, sans laisser de séquelles. C’est une fausse croyance au service des parents laquelle croyance fait bien du tort aux enfants.

Face au voyage en Chine, il ne vous reste plus que deux options. Le choix que vous ferez dépendra alors de divers facteurs dont la capacité personnelle du père à prendre soin d'un bébé durant le voyage. Si c’est trop difficile pour lui, il pourrait être accompagné d’une personne significative qui l’aiderait dans son rôle « maternel ». Dans ce cas, il serait important que le père soit celui qui établit le principal lien avec l’enfant pour lui éviter une nouvelle séparation. Ce choix dépendra également de votre capacité à accepter que votre conjoint crée avant vous les liens avec l’enfant. Dans ces cas-là, certaines femmes ont peur de ne jamais être celle qui sera importante pour l’enfant. N’ayez crainte, si vous êtes présente à cette enfant quand elle arrivera, le lien entre vous et elle s’établira graduellement. Votre mari, cela va de soi, devra continuer à investir l’enfant et cela sans oublier la belle Léonie!

Quant à vos craintes que votre deuxième enfant soit marqué par votre absence en Chine, elles ne sont pas fondées car le lien avec elle n’est pas encore créé. Dans votre cœur « oui » mais pas dans le sien. Elle ne peut souffrir à ce moment-là de l’absence d’une personne qu’elle n’a jamais vue. Par contre, ce qui pourrait arriver ultérieurement serait des reproches: « tu n’es pas venue me chercher avec papa, c’est vraiment la preuve que tu ne m’aimes pas… » ou « Je vois bien que tu préfères Léonie c’est pour cela que tu n’es pas venue me chercher … » Vous pourriez alors reconnaître sa colère, ses doutes et sa peine face à cette situation et après coup, la rassurer, lui dire que vous l’aimez… Votre absence en Chine ne laisserait aucune marque vu l’absence de lien à ce moment-là. Le mal serait incomparablement plus grand pour Léonie si vous la faisiez garder. Le lien actuellement établi est elle et votre présence auprès d’elle est impérative.

La deuxième option: partir toute la famille pour accueillir le nouvel enfant. C’est possible mais cela demande une grande capacité d’adaptation pour vous tous. C’est un long voyage avec décalage horaire, changements alimentaires, stress relié au bébé…Une perte importante de repères pour vous tous. Vous devez évaluer votre aisance face à ces deux possibilités.

Je me permets donc de la répéter: ce qui importe c’est que vous, la mère, l’élément essentiel de sécurité pour Léonie soyez totalement présente à elle: présente physiquement, mentalement et psychologiquement.

Je vous souhaite de prendre la décision la plus harmonieuse pour le bien-être de Léonie.

À lire: VIORST Judith, Les renoncements nécessaires, Éditions Robert Laffont, Paris, l988

La préparation au deuxième voyage

«Nous partirons sous peu adopter notre deuxième enfant. Comment préparer notre fille à ce départ?

Mon conjoint et moi sommes les parents d'une petite fille originaire de la Chine âgée de 3 ans, en démarche pour une seconde adoption. Nous nous attendons à recevoir une proposition très prochainement.

Actuellement notre fille est au courant de ce projet, nous parlons fréquemment de sa future petite soeur et ce, depuis plusieurs mois. Elle sait également que nous (les parents) quitterons pour la Chine afin d'aller chercher la petite et qu'elle se fera garder par sa gardienne habituelle.

Malgré cela, je me questionne à savoir si je pourrais faire plus pour la préparer à cet événement ou pour l'aider à mieux le vivre. À cause de son âge, la notion du temps n'est pas encore intégrée, il est donc difficile de lui expliquer en terme de jours... Je crains qu'elle s'ennuie et pour ma part, je suis convaincue qu'elle va grandement me manquer.

Notre enfant est une petite fille décidée, affirmative, s'exprimant aisément. Elle s'est fait garder à quelques reprises des périodes de 2-3 jours. Ce qui s'est bien passé. Elle adore sa gardienne. Elle n'a pas de difficulté à nous laisser.

Bref, si vous avez quelques pistes de solution à me suggérer, j'aimerais bien les recevoir.»

Réponse

La préparation au départ

Deux points retiennent particulièrement mon attention: votre départ prolongé et votre retour avec un nouveau bébé. Comme vous le mentionnez si bien, la notion du temps n'étant pas intégrée à l'âge de votre fille, il ne sert à rien de lui parler bien à l'avance de votre départ. Si elle vous interroge à ce sujet, soyez attentive au sens de ses questions et répondez-y simplement. Peu de temps avant votre départ, aidez-la à visualiser le temps en vous servant d'un calendrier - chaque jour représentant un dodo. Elle pourrait rayer, à chaque matin, un chiffre (un jour). Vous pourriez lui dire: «Dans tant de dodos, nous irons, en avion, chercher ta petite soeur.» Le même procédé pourrait être utilisé pour se représenter votre retour.

Quelques attentions peuvent lui faciliter votre absence. Vous pouvez lui préparer une cassette audio ou vidéo sur laquelle vous chantez ou lui parlez. Vous pouvez également lui réserver des petites surprises à découvrir au fil du temps lesquelles seront accompagnées de petits mots, dessins... Naturellement, vous y aviez pensé, vous pourrez également lui téléphoner. Si elle est gardée à l'extérieur de la maison, prenez soin qu'elle apporte sa doudou, ses toutous préférés de même que des photos de chacun de vous.

Visualisation

Elle va vous manquer, m'écrivez-vous. Pour partir sereinement, prenez consciemment le temps de visualiser votre départ. Imaginez-vous la quittant et soyez en contact avec ce que ces pensées font naître en vous pour que, le moment venu, vous soyez capable de partir sans pleurer devant elle. L'enfant a besoin d'une maman et d'un papa qui sont là pour l'écouter, la supporter et non l'inverse. Pleurer devant un enfant lui fait porter le poids de vos émotions. Je sais que c'est difficile de partir de la sorte, mais il faut y tendre.

Le retour: l'importance de l'accueil

«Il est essentiel que votre fille sente qu'elle a toujours sa place. Prenez le temps de l'accueillir, si possible, en l'absence du bébé. Plus tard aura lieu la rencontre avec la petite soeur. Cet accueil est primordial.»

Les premiers moments des retrouvailles sont bien importants. Nous ne savons pas comment votre fille réagira à une longue absence. Les enfants réagissent différemment à l'absence de leurs parents. Au retour, certains les accueillent à bras ouverts tandis que d'autres semblent indifférents. Face à une telle réaction, certains parents sont déçus et se montrent eux-mêmes indifférents. L'indifférence est une attitude niant la colère et la peine. Si tel était le cas, accueillez votre enfant avec toute votre compréhension et voyez avec elle sa colère et sa peine. Des phrases de l'ordre de: «Tu es fâchée que nous ayons été partis» ou «Tu as eu de la peine pendant notre départ» l'aideraient à avoir accès aux émotions vécues en votre absence, rétabliraient le lien et son équilibre intérieur.

Il est essentiel que votre fille sente qu'elle a toujours sa place. Prenez le temps de l'accueillir, si possible, en l'absence du bébé. Plus tard aura lieu la rencontre avec la petite soeur. Cet accueil est primordial. Quand le contact sera bien fait, attendez qu'elle vous demande de voir sa petite soeur. Soyez attentive à ce qu'elle vivra en sa présence. Nous savons tous que l'être humain est très sensible à la peur de perdre sa place (sensibilité au rejet).

Au début, soyez donc très attentive à ne pas vanter devant elle les mérites de sa soeur ce qui augmenterait inutilement une jalousie fréquente et normale; la jalousie étant la peur de perdre l'amour. Dans un même ordre d'idée, acceptez qu'elle critique sa petite soeur et reformulez-la bien. L'intégrer aux soins du bébé est une autre manière de l'intéresser à l'enfant et de la valoriser. «Comme tu es grande, tu es capable de lui donner le biberon.» Munie de votre approbation et de votre regard aimant, elle pourra aimer sa soeur.

Voyez vraiment à ce que votre aînée ne soit pas détrônée. Si possible, parlez-en à vos proches pour qu'ils soient également attentifs à ce point. Trop souvent, les visiteurs se ruent vers le nouvel enfant oubliant dramatiquement les autres. Tout être humain, peu importe son âge, a besoin qu'on le voie.

Du fait qu'ils ont déjà été laissés à 2 reprises (mère et mère-substitut) les départs sont souvent difficiles pour les enfants adoptés. Deux grosses pertes, c'est beaucoup pour leurs frêles épaules!

Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie

LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225



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Date de publication: mai 2006

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Dernière modification : 6 septembre 2008