Deux mères ? Deux pères? Deux familles?

Il y a 15 ans, lorsque je suis allée chercher mon petit trésor en Colombie, une mère adoptive m’avait dit d’utiliser le terme:  la dame qui t’avait dans son ventre, pour parler de sa mère biologique à mon enfant. Elle disait que l’enfant serait moins mêlé et qu’il ferait ainsi une nette distinction entre les rôles de ses deux mères. J’ai donc procédé ainsi jusqu’au jour où mon fils alors âgé de 7 ou 8 ans m’a demandé comme ça en plein repas : « Maman, c’est qui ma VRAIE mère ? » Sur le coup, son père lui a répondu : « Elle est là, juste devant toi ».

Puis, je me suis mis à réfléchir. Les amis de mon fils ou de ma fille, les gens qu’ils rencontrent, enfin tout le monde leur demande des questions sur leur vraie mère, en employant ces termes consacrés pour désigner la mère biologique. Si moi je leur apprends à utiliser d’autres mots que ceux que tout le monde emploie, c’est là que je vais les mêler, car ils ne comprendront pas ce que les gens cherchent à savoir. C’est comme si je leur apprenais à parler une langue que seule notre famille peut comprendre …

J’en ai donc discuté avec mes enfants et, à partir de ce jour-là, je leur ai parlé de leur mère de naissance, en leur expliquant que c’était elle qui leur avait donné la vie, que c’était grâce à elle qu’ils étaient si beaux, avec leurs cheveux et leurs yeux noirs. Mais que j’étais leur mère de tous les jours, celle qui est là pour leurs joies comme pour leurs peines. Et surtout que je serais leur mère pour toute la vie. Je leur ai aussi dit de toujours garder une petite place dans leur cœur pour leur mère de naissance, car c’est grâce à elle que nous sommes ensemble aujourd’hui. En fait, je leur ai permis de penser qu’ils sont chanceux d’avoir deux mères, qu’ils pouvaient en être fiers, que ce n’était pas honteux, que c’était leur histoire.

«Il doit pouvoir être libre de prendre son envol hors du nid en étant détaché entièrement de la coquille de son œuf. Il est important que le ménage soit fait et que l’enfant ne se sente pas entravé par des liens pleins de nœuds, mais qu’il se sente à l’aise dans sa représentation personnelle de son arbre complexe. Il en va de son équilibre psychique. »

Dernièrement, ma fille, 11 ans, m’a demandé alors que nous étions toutes les deux seules dans l’auto : « Penses-tu que ma mère de naissance pense à moi quelquefois? » (J’ai souvent remarqué qu’une ballade en auto est un moment privilégié où les enfants posent des questions ou ont des réflexions à vous chavirer le cœur). Je lui ai dit : « Je crois qu’elle doit penser souvent à toi, se demander si tu es bien. Mais je peux te dire une chose dont je suis certaine c’est qu’elle serait sûrement très contente et surtout très fière de voir ce que tu es devenue. » Se sentir en confiance de poser les questions les plus intimes, être capable de se situer dans son histoire, avec ses deux mères.

Mais qu’en est-il du père ? Les medias, les intervenants et même nous, parents comme enfants, quand nous parlons d’abandon ou d’adoption nous n’avons que l’image de la mère en tête. C’est donc souvent un grand choc lorsque l’enfant arrive à l’âge où il apprend que pour faire des bébés ça prend deux personnes et que ce fut comme ça pour lui aussi. L’enfant peut alors avoir une réaction disproportionnée car il se rend compte qu’il y a une deuxième personne qui l’a abandonné, qui l’a rejeté : son père. Et la colère peut alors se retourner vers le père … remplaçant. L’enfant voudra tester si ce père-là va aussi l’abandonner. Il peut être difficile pour le père de comprendre cette réaction tardive, car pour lui, l’enfant est le sien depuis déjà longtemps, les liens sont solides et ce sont des liens de confiance. Il lui faudra comprendre que l’enfant lui, a un deuil tardif à faire face à son géniteur qui l’a, tout comme sa mère, abandonné. Le père devra se montrer très paternel et prouver à l’enfant son amour inconditionnel et permanent

Mais le sentiment paternel est-il égal au sentiment maternel ? Le lien affectif du père avec son enfant ne se développe qu’après la naissance et même souvent quelques mois plus tard, quand l’enfant commence à se détacher de la mère pour explorer au-delà. Le père adoptif peut entièrement jouer son rôle, celui d’être père, car en s’intégrant plus tard dans la vie de l’enfant il arrive à point nommé pour créer sa relation privilégiée, au contraire de la mère qui doit établir un lien affectif avec l’enfant pour assurer sa survie dès sa naissance. Le rôle du père biologique, dans la majorité des cas absent de la vie de l’enfant dès sa naissance, ne serait alors que purement génétique, étant celui qui a permis la rencontre de l’œuf et du spermatozoïde. Il a transmis ses gènes mais la survie de l’enfant ne dépend pas de lui. Il n’a jamais joué son rôle de père, même que très souvent il ignore même avoir conçu un enfant.

En troisième lieu, qu'est-ce qu ’une famille ? La famille c’est le milieu où l’enfant vit, grandit, établit des liens. La « vraie » famille est donc, dans le cas d’une adoption, celle avec qui l’enfant établira des liens affectifs au quotidien. Ses frères et sœurs par adoption sont ses « vrais » frères et sœurs car ils font partie de la même famille affective, là où se forment les alliances, les complicités. Les frères et sœurs biologiques, si l’enfant ne les a pas connus, n’ont avec lui qu’un lien de sang, alors que le lien familial dans la famille d’adoption est un lien de cœur et d’attachement.

L’enfant adopté a donc sans conteste deux mères, l’une qui l’a porté pendant 9 mois et lui a donné la vie et l’autre qui en prend soin, qui l’aide à construire sa vie. L’enfant adopté n’a qu’un père, celui qui est le protecteur, celui qui accompagne l’enfant, mais il a en plus un géniteur qui a laissé une empreinte, des traits de caractère mais pas de lien affectif. L’enfant adopté n’a qu’une famille, celle dans laquelle il s’épanouit, crée des liens. Par contre, l’enfant adopté peut avoir des frères et sœurs biologiques, à respecter certes comme personnes ayant un lien avec l’enfant, mais ils ne font pas partie de la famille de l’enfant.

Tout ceci peut servir à clarifier le portrait de l’univers de l’enfant adopté, sans lui faire supporter le poids d’une famille qui serait trop élargie. À l’adolescence, l’enfant fait face au conflit de loyauté envers ses deux groupes de parents; il doit pouvoir se permettre de vivre sans trahir sa loyauté envers les siens restés dans son pays tout en se permettant de se détacher de ses parents adoptifs sans risquer de perdre leur amour. Pour grandir, tout adolescent doit sentir qu’il a la permission d’être autonome.

Il doit pouvoir être libre de prendre son envol hors du nid en étant détaché entièrement de la coquille de son œuf. Il est important que le ménage soit fait et que l’enfant ne se sente pas entravé par des liens pleins de nœuds, mais qu’il se sente à l’aise dans sa représentation personnelle de son arbre complexe. Il en va de son équilibre psychique.

Source:
Claire-Marie Gagnon, La cigogne,
Journal de la Fédération des parents adoptants du Québec, été 2002.

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