Extrait de « Fleurs du monde
(Journal de Familles au coeur québécois)

Vivre en minoritaire du point de vue de la couleur

Chers lecteurs et lectrices, j’ai accepté de partager mon expérience non sans réserve. Réserve parce que je ne suis pas une personne adoptée, même si au sens large, je dirais que oui, le Canada m’a adoptée il y a environ dix ans. L’autre réserve me venait du fait que ça fait longtemps que je suis au Canada et que je me suis «intégrée» à la culture dominante, peut-être inconsciemment au point de ne plus me sentir si différente des autres à chaque minute de ma vie.

Mise à part cette réserve, il y a aussi le fait de partager ses opinions et expériences personnelles sur un sujet aussi délicat que la différence de couleur. Nous y voilà. Il faut bien que j’en parle quand même. Je viens d’Afrique et je me fais classer dans cette large catégorie raciale qu’on appelle «noire». Soit dit en passant, ma petite fille de 4 ans s’acharne à convaincre ses amis de jeux que sa mère est «brune» et pas noire. Peu importe la couleur qu’on me donne, je ne m’y attarde pas outre mesure puisque pour moi, ce qui distingue vraiment les gens entre eux est plus fondamental que la simple couleur de la peau. Il y a entre autres la communauté des valeurs, le partage d’une même langue et d’une même culture. S’il y en a qui ne me suivent pas jusqu’ici, vous seriez étonnés que je vous dise que j’ai une «grande sœur» qui est blanche. Peut-être ne vois-je pas la couleur des gens ni ma propre couleur ? Je ne sais pas.

Nous voilà au seuil de la troublante question : qui suis-je? Comme la plupart d’entre vous qui lisez ces lignes, j’ai une identité multiple. D’abord, je suis Marie, sans plus ni moins. Mon prénom (et mon nom) forme mon identité première. Après, je suis une FEMME. Après, je suis une MÈRE. C’est très important pour moi. Après, je suis INFIRMIÈRE, les gens me reconnaissent par mon métier. Après, je viens de l’Afrique noire, donc on me catégorise comme «Noire». Et j’ai d’autres identités dépendamment des personnes qui parlent de moi : Je suis une amie de X, je suis la grande Marie, l’infirmière aux yeux bruns, la mère de Violette, la madame noire, etc… Alors, vous voyez pourquoi je ne me sens pas comme juste «noire» à chaque instant de ma vie parce que je ne suis pas juste ça, je suis plus que ça. Évidemment la couleur est la caractéristique la plus visible, mais pas nécessairement la plus significative, surtout pas à mes yeux.

Il faut quand même que je vous le dise : la façon que je ressens et que je vis mes multiples identités dépend des circonstances et des jours. Dans la journée quand je travaille, je suis plus l’infirmière alors qu’à la maison je suis plus la mère et quand je suis avec mes ami(e)s, je suis juste Marie, l’amie. Alors, comme personne minoritaire du point de vue de la couleur, il arrive des fois de petits incidents de parcours qui viennent me rappeler que je suis entre autres choses une «madame noire». Mais comme vous le savez bien, ces incidents sont rares dans un pays comme le nôtre qui prône le multiculturalisme, les droits de la personne et le respect de tout individu sans égard à sa couleur, sexe, religion, etc.. Ne vous en faites pas, je ne n’embarquerai pas dans la Charte des Droits et Libertés ou dans les lois anti-racistes, etc…Les adultes de toutes les façons manifestent rarement une haine ouverte envers des gens ayant des caractéristiques différentes des leurs. Le Canada est un pays de Droit et la courtoisie, la politesse et le respect sont des valeurs intériorisées par tous les citoyens et plus spécialement en contexte professionnel.

Cependant, les règles de jeux sont un peu différentes dans le monde des enfants caractérisé par la franchise mêlée à la spontanéité, la naïveté et l’innocence. C’est alors de ce groupe que proviennent souvent ces petits incidents de parcours dont je parlais plus haut. Ce qui m’inquiète alors et pourrait attirer l’attention des personnes ayant adopté des enfants minoritaires du point de vue de la couleur ou d’une autre caractéristique, ce sont les commentaires anodins que reçoivent ces enfants dans les cours d’écoles ou ailleurs dans les activités non surveillées. Je me rappelle un jour quand mon fils avait 5 ans. Lui qui était un enfant joyeux, il pleurait quand j’étais allée le chercher à la garderie et disait qu’il ne voulait plus aller à la piscine. Cet après-midi, on les avait amenés nager dans la piscine comme d’habitude et un groupe d’enfants avaient crié après lui ensemble en disant : «nous ne voulons pas que Marc aille dans la piscine, toute notre eau va être noire, toute yark comme lui». Il s’est tellement senti vexé et quelques jours après il me revenait avec des questions du genre : «pourquoi tout le monde est blanc à l’école et je suis le seul noir» ou «je ne veux plus être noir parce que un enfant de ma classe a dit que je suis kaka», «je veux être blanc moi aussi comme les autres», «Maman, ils ont dit que je ne suis pas beau parce que je suis noir», un enfant de ma classe m’a dit d’enlever mon déguisement noir, etc… Cet âge, entre 4 et 8 ans, m’a paru très difficile pour l’intégration de mon enfant en tant qu’enfant minoritaire du point de vue de la couleur. Mais en grandissant, les enfants deviennent plus polis et adoptent des comportements semblables à ceux des adultes. La plupart d’entre eux, tout comme la plupart des adultes, apprennent à apprécier leurs collègues pour ce qu’ils sont réellement, leur caractère, etc. avant de s’attarder au fait qu’ils soient obèses ou handicapés ou de couleur différente. Voilà.

J’espère que je n’ai pas été trop longue pour vous, mais ce fut un plaisir de partager ces anecdotes personnelles avec vous. Je n’ai aucune prétention d’avoir complètement couvert le sujet ni de l’avoir traité scientifiquement, encore moins d’avoir donné des opinions qui représenteraient le point de vue des gens d’une couleur quelconque. Le but de l’article était uniquement de partager quelques expériences personnelles sur la vie au quotidien comme personne de couleur «noire» dans une société majoritairement blanche.

Marie Salimata

Extrait de Fleurs du monde, Hiver 2003

 

Pages de Familles au coeur québécois
dans le site «Québecadoption.net»
www.quebecadoption.net
Courriel
Courriel

Page d'accueil
Haut
Haut de la page
12 mars 2003