Extrait de «Fleurs du monde»
(Journal de Familles au coeur québécois)

Français, langue d'adoption
Comment mon enfant va-t-il faire pour apprendre le français ?

Comment le jeune enfant adopté qui a été soumis pendant plusieurs mois à la langue de son pays d'origine va-t-il développer ensuite la langue de son pays d'accueil ?

Est-ce qu'il va me comprendre ? Est-ce qu'il va avoir du retard dans le développement de son langage ? Est-ce qu'il va se souvenir de sa langue d'origine? Est-ce qu'il va mélanger les deux langues ? ... Qui ne s'est pas posé l'une ou l'autre de ces questions en accueillant cet enfant venu d'ailleurs ?

Voyons d'abord comment le nourrisson commence à développer sa communication, puis son langage dans son milieu, avec sa mère biologique (ou la personne la plus significative).

Développement de la communication

Dès la naissance, le bébé est soumis à diverses sources de stimulation dans les situations de communication : on le prend, on le caresse, on lui parle, on le regarde, on le sent... De son côté, l'enfant va lui aussi utiliser toutes ses capacités perceptives pour faire connaissance avec le monde qui l'entoure : pour entrer en communication, il fait appel à son ouïe, sa vue, son toucher, son odorat, et même son goût !

Avant de babiller ou de parler, le bébé va enregistrer toutes les informations possibles qui lui sont offertes. Il est notamment soumis à de multiples informations sonores et verbales qu'il ne comprend évidemment pas. Mais dès le début, il va se mettre à traiter la parole qu'il entend. Il est attiré par l'intonation, la voix douce ou forte, les pauses, le rythme. Il différencie la voix humaine des autres sons, reconnaît la voix de sa mère dès les premiers jours et la préfère à n'importe quelle autre voix dès trois mois.

Parallèlement à cette analyse de la parole, l'enfant participe à un véritable rituel de communication mère enfant : en répétant chaque jour les mêmes gestes, les mêmes phrases, les mêmes routines, la mère met en place une interaction très riche avec son enfant. Qu'elle lui parle, qu'elle chante, qu'elle le caresse, le change, le nourrisse, le berce, elle fournit à son enfant de multiples situations de langage et de communication (orale ou corporelle, peu importe). Dans cette interaction, le regard a une place très importante. À six semaines, le bébé soutient le regard de sa mère. À la fin du troisième mois, l'enfant peut contrôler la direction de son regard, et donc s'intéresser plus aux objets. C'est le début du véritable dialogue mère enfant.

C'est en effet par le regard que l'enfant encouragera sa mère à poursuivre l'échange. C'est par le regard que la mère s'assurera du bien-être de son bébé. La parole prend également une place de choix dans ce dialogue. La mère parle presque tout le temps au début, mais peu à peu, l'enfant répondra à sa mère par de petits gestes, des sursauts, un sourire, un petit cri, le babillage qui commence...

Peu à peu, à mesure que les échanges se répètent, la mère et l'enfant parviendront à équilibrer les temps de parole. C'est une fois que ce dialogue mère enfant sera mis en place que l'enfant pourra commencer à imiter sa mère. Il imitera d'abord la mélodie, l'intonation, puis peu à peu fera diverses tentatives de parole, elles-mêmes aussitôt imitées et applaudies par la mère et l'entourage. La mère, spontanément, interprétera les productions de son enfant, en leur donnant un sens, en fonction de la situation dans lesquelles elles sont réalisées.

Avant même que l'enfant fasse ses premières tentatives pour parler, il lui a donc fallu développer sa compétence de «communicateur». Il a appris au fil des jours à regarder, à écouter, à solliciter sa mère, à prendre sa place dans ce début de dialogue. C'est ainsi qu'il a mis en place avec sa mère les bases de toute communication verbale, avec un élément essentiel à celle-ci : le désir de communication.

Et pour l'enfant venu du bout du monde, comment cela se passe-t-il ?

Nos enfants, dès leur arrivée parmi nous, doivent relever divers défis pour s'adapter à leur nouvel environnement ; les lieux ont changé, les visages semblent étrangers, la nourriture n'a plus le même goût, les bruits ne sont plus les mêmes, et la langue est tout d'un coup si différente !!!

De leur naissance à leur adoption, les enfants ont souvent été pris en charge par un ou plusieurs milieux d'accueil. L'orphelinat (pour la grande majorité d'entre eux) n'est certes pas le milieu de stimulation le plus riche si l'on considère le nombre trop important d'enfants par rapport au personnel employé. Ces milieux de garde sont aussi souvent très bruyants (cris et pleurs des nombreux bébés, rassemblement des enfants dans de grands dortoirs où tous les types de soins sont donnés...) et peu propices à des interactions un à un dans le calme et l'affection. Les stimulations langagières sont donc probablement réduites à l'essentiel, voire inexistantes dans de tels contextes.

Pour certains enfants plus privilégiés, une famille d'accueil est ensuite désignée pour accueillir l'enfant jusqu'à la rencontre avec ses parents adoptifs, et l'on peut espérer que l'enfant soit alors plus régulièrement sollicité sur le plan du langage. Mais les conditions favorables à l'établissement d'un dialogue avec l'enfant sont-elles malgré tout réunies ?

Chez le tout-petit, les analyses démontrent que les sons qu'il produit comportent un registre phonétique très varié. L'enfant très jeune serait capable de prononcer un très grand nombre de sons, même ceux n'appartenant pas à sa langue maternelle. Ce n'est que vers six mois que l'enfant sélectionne les sons de façon plus précise, conservant ceux qui appartiennent à sa langue, et rejetant les autres, pour petit à petit tenter de les imiter de plus en plus.

Lorsque l'enfant arrive chez nous, il est brusquement soumis à une gamme de sons de la parole extrêmement différents de ceux entendus auparavant. Les situations de communication sont également très nouvelles pour l'enfant : alors qu'il était la plupart du temps laissé à lui-même tout au long de la journée, le voilà sollicité en permanence (ou presque !) par des parents avides de donner... et de recevoir. Il est alors facile de comprendre pourquoi certains enfants sont prostrés les premiers jours, et si fatigués dans les premiers mois ! Comment s'adapter lorsque l'on passe d'une sous stimulation à un océan de sollicitations ?!

D'abord et avant tout, laisser du temps (et de l'espace !) au jeune enfant qui nous arrive, et qui, contrairement à nous, n'a pas vraiment été préparé à ce qui constitue pour lui un déracinement.

En permettant à l'enfant de s'habituer progressivement à son nouvel environnement, et à ses nouveaux parents, on permet la mise en place progressive et en douceur des conditions favorables pour débuter une communication parent enfant.

Pour les enfants les plus jeunes, la mémoire des sons et des mots de leur première langue va peu à peu s'estomper, puis disparaître si elle n'est pas entretenue. L'enfant sera soumis à une deuxième langue qui va rapidement devenir prédominante et exclusive. Les habiletés de sélection des sons d'une langue se reporteront sur les caractéristiques de la langue d'accueil, et c'est la qualité et la quantité des situations de communication qui détermineront le rythme de développement du langage chez le jeune enfant.

Bien évidemment, il faut donner du temps à notre enfant. Le bébé biologique ne démontre des signes clairs de compréhension du langage qu'après quelques mois. Les premiers mots apparaissent ensuite vers un an environ. L'enfant adopté a donc lui aussi besoin de ce temps d'imprégnation du langage pour développer ses compétences.

Chez le tout-petit, voici quelques attitudes qui facilitent l'amorce du dialogue:

  • se pencher à la hauteur de l'enfant
  • utiliser un visage très expressif, utiliser des mimiques
  • utiliser des intonations riches et variées
  • décrire ce que l'enfant fait, ce qu'il regarde, ce qu'il prend, ce qu'il entend, ce qu'il semble demander.
  • profiter des moments privilégiés pour instaurer une communication tendre et attentive : le lever, les repas, la toilette, le bain, le coucher...
  • instaurer des silences pour laisser à l'enfant la chance de prendre sa place, d'avoir des initiatives dans la communication
  • chanter, réciter des comptines, les mimer

et surtout, surtout, lire des histoires à l'enfant, chaque jour et en fonction de son âge et de son intérêt. En plus de développer ses connaissances, le temps de la lecture fournit à l'enfant une richesse de vocabulaire, de structures de phrases que nous n'avons pas toujours l'occasion d'utiliser dans la vie quotidienne.

C'est en mettant en place les conditions essentielles à une bonne communication que nous permettons à notre enfant de faire ses premiers pas dans sa nouvelle langue !

Élisabeth Crozier, orthophoniste

Extrait de Fleurs du monde, Automne 2001

Pages de Familles au coeur québécois
dans le site «Québecadoption.net»
www.quebecadoption.net
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20 février2002