Extrait de « Fleurs du monde »
(Journal de Familles au coeur québécois)

De mère à mère

Histoire d’une rencontre avec la mère biologique de deux de mes enfants

Une rencontre que j’ai souhaitée, que j’ai voulue, cette fois par choix, mais qui me foutait quand même un peu la trouille, je dois l’admettre.

S’il suffisait qu’on aime…s’il suffisait d’aimer… Un grand geste d’amour nullement égoïste d’une part et de survie, de tristesse et d’adieu d’autre part. Le plus beau cadeau reçu d’une part et le plus grand bonheur accueilli, aussi d’autre part. C’est ça l’adoption. Et dire que je viens d’en comprendre pleinement la signification.

1991

J’avais rencontré Isabel, la mère biologique de mes deux aînés la première fois au printemps de 1991 lors des procédures reliées à leur adoption dans leur pays d’origine, la République dominicaine. À cette époque, je n’avais pas réalisé à quel point cela me marquerait. Nous avions dû alors franchir ensemble les dernières étapes du long processus d’adoption. Dans le bureau de la juge à Santo Domingo, j’ai entendu Isabel renoncer à ses deux enfants de moins d’un an. Je me souviens à ce moment à quel point d’avoir été heureuse et soulagée d’entendre Isabel prononcer le «Sí» final. Je n’ai pensé qu’un moment, qu’un très bref moment, aux sentiments qu’Isabel pouvait éprouver. J’avais enfin mes deux beaux enfants. Je flottais sur un nuage alors que celui d’Isabel était probablement crevé.

Plus tard, Isabel est revenue à la maison où nous logions pour nous présenter ses autres enfants. Jamais n’a-t-elle pris une dernière fois les jumeaux dans ses bras. Je pensais alors qu’elle s’en était détachée complètement. Un mur l’entourait, un mur de protection probablement. Je l’ai pensé froide et que l’adoption était chose acceptée et «normale» là-bas. Elle est partie avec la promesse qu’elle aurait des photos et des nouvelles tous les ans et cela, pensais-je, lui suffisait.

Je la vois encore quitter la maison, s’éloigner lentement la tête haute jusqu’au coin de la rue menant au quartier où elle habitait alors avec ses autres enfants sans jamais s’être retournée. Je me suis demandé à ce moment qu’est-ce qui pouvait bien lui traverser l’esprit. Je garde encore cette image dans ma tête, jamais je n’ai pu m’en défaire. Elle fait partie de mon histoire, de son histoire, d’une histoire d’adoption en République dominicaine, celle de mes deux aînés. Elle aurait pu se passer n’importe où au monde.

2002

Voilà que onze ans plus tard, au printemps 2002, je suis retournée en République dominicaine, à Hato Mayor del Rey plus précisément, terre d’origine et ville de naissance de mes enfants. Un voyage de retrouvailles effectué non plus avec des bébés, mais avec mes deux grands de onze ans, presque douze.

Logés à la même adresse qu’il y a onze ans, chez Antonia, la personne-ressource d’alors et celle encore d’aujourd’hui, nous avons vécu au rythme du pays pendant une semaine. Un voyage loin des centres touristiques dans une ville où j’étais la seule Blanche. Un voyage chez les vrais et parmi les vrais Dominicains. Un voyage dont les préparatifs m’avaient stressés quelque peu et qui présentait un certain risque avec des variables sur lesquelles je n’avais point de contrôle et qui auraient des répercussions dont j’ignorais et dont j’ignore encore toute la portée. Un voyage où les enfants avaient été hyper bien préparés du côté psychologique, le point important répété maintes et maintes fois, étant le contact avec la terre d’origine, la ville de leur naissance et même la rue où ils étaient nés. Je n’étais pas certaine à 100 %, mais presque, qu’ils rencontreraient leur mère biologique d’où la répétition d’un éventail de plusieurs scénarios possibles. En somme une rencontre qui n’aurait jamais pu avoir lieu si des contacts n’avaient pas été maintenus et ce, de longue date et depuis le tout début.

Tous ces préparatifs de voyage effectués sans avoir trop réfléchi à ce que je ressentirais, aux souvenirs qui remonteraient à la surface et à la marque que me laisserait cette deuxième rencontre. Bref, je m’étais concentrée sur les enfants, c’était leur voyage. Avec le recul, je suis contente de ne pas y avoir songé au préalable. Il me semble que tout au cours de ce voyage, je me sois laissée bercer par les vagues du moment, délaissant le stress et m’imprégnant des événements au fur et à mesure qu’ils se présentaient. N'empêche que ces retrouvailles m'ont profondément marquée. Ce fut une expérience positive mais oh combien bouleversante!

Premier contact

La première rencontre avec Isabel s’est effectuée un soir après souper au milieu de la rue en face de chez Antonia. À ce moment, mon fils est entré dans la maison en criant :«maman, maman, Isabel est arrivée». En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ma fille et moi sommes sorties et tout naturellement, sans artifice ni préambule, les enfants sont allés spontanément se serrer dans les bras d’Isabel. C’était de toute beauté, émouvant et touchant à voir. Moi, j’étais fière de leur réaction. Cela faisait partie d’un des nombreux scénarios que nous avions imaginés. Jamais, je crois, je n’ai vu quelqu’un d’aussi rayonnant que cette femme à ce moment. C’était comme si pour Isabel, une réalité qu’elle espérait depuis toujours et à laquelle elle s’était accrochée, celle de revoir ses enfants, était devenue une réalité bien réelle en chair et en os. Non, Isabel ne rêvait pas. Un miracle venait de se produire. C’était à son tour de flotter sur un nuage. Je les ai laissés un moment à leur intimité. Les accolades ont duré quelques minutes puis Isabel m’a ouvert les bras et moi aussi, je suis allée m’y réfugier. Ouf !

Comme premier contact, cela en a été tout un. Des retrouvailles effectuées dans un milieu naturel, au cœur du pays, avec comme toile de fond une rue, des maisons, des voisins qui n’étaient déjà plus des étrangers. Un milieu chaleureux, très loin d’un bureau froid et impersonnel dans un édifice anonyme.

Qu’ils sont beaux ces enfants, se disait-elle. Je pense qu’elle revivait le dur moment où elle avait pris la décision de confier les deux enfants très chétifs et au bord de l’agonie en adoption et que malgré la douleur et la peine que cela lui avait causées, elle s’en félicitait aujourd’hui. Isabel les revoyait pour la première fois, presque douze ans plus tard, rayonnants et bien en santé. Il me semble que tout au cours de cette première rencontre, je lisais dans ses pensées. C’est fort le non verbal. Pour moi, c’était comme si j’étais à la fois actrice et spectatrice du même événement. Je flottais entre deux eaux et elle, comment se sentait-elle ? Heureuse, heureuse, extrêmement heureuse.

Éléments marquants

Pour moi, il y a eu quatre éléments ou quatre moments qui m’ont marquée au cours de ce voyage. Le premier s’est passé dès notre descente d’avion. J’ai constaté que mes deux grands étaient comme des poissons dans l’eau, ils se sentaient bien, se sentaient chez eux, comme s’ils n’avaient jamais quittés cette île. Pas de choc pour eux. C’était vraiment frappant !

Le deuxième élément est survenu lors de la première rencontre avec la mère biologique des enfants. Isabel a eu le courage et la générosité d’expliquer aux enfants la raison pour laquelle elle avait fait le choix de l’adoption pour eux. Je lui en suis reconnaissante de l’avoir elle-même expliqué aux enfants. C’était une chose qu’elle ne m’avait jamais révélée. Je l’ai donc apprise en même temps qu’eux. Elle m’avait fait confiance en me laissant ses bébés et elle me faisait encore confiance, cette fois pour traduire ses propos aux enfants. Ensuite, elle a répondu à toutes les questions qu’ils lui ont posées. Questions qui allaient de «avons-nous été allaités» à «j’ai le nez à qui» en passant par «à quelle heure sommes-nous nés». Certaines questions nous ont fait sourire, d’autres, rire de bon cœur.

Le troisième moment est arrivé lorsque Isabel nous a invités chez elle une première fois. Nous sommes donc partis, les enfants et moi, accompagnés du conducteur d’une petite moto vers un quartier pauvre à 20 minutes à l’extérieur de la ville. Un voyage à quatre sur une moto, faut le faire ! On m’avait dit qu’Isabel habitait loin, très loin de Hato Mayor. Je m’attendais donc à voyager au moins deux heures assise tant bien que mal sur le porte-bagages de la moto ! La notion de distances n’est certes pas la même ici que là-bas, voilà une différence culturelle !

Isabel nous alors présentés à quelques-uns uns de ses autres enfants, à un de ses petits-fils, à son nouveau «mari», à des cousins et des cousines, des oncles, des tantes et toute une brochette de voisins et de voisines et puis au père biologique des enfants, Miguel. Elle était fière. Elle semblait dire : «Regardez mes enfants, voyez comme ils sont beaux, vous aviez vu les photos, mais maintenant, ils sont ici bien vivants, je vous avais bien dit qu’ils reviendraient».

Et ces photos, comme elles sont précieuses ! C’est vraiment à ce moment que j’ai compris toute l’importance qu’elles avaient. Combien de fois les avait-elle regardées ? Des millions, sûrement. Elle les connaissait par cœur. Elle nous les a montrées avec fierté, une après l’autre en les savourant. Un seul de mes commentaires a suffi pour que je comprenne à quel point elles représentaient son bien le plus cher. En regardant les photos avec elle, j’ai tout banalement dit que, oh ! les enfants devaient avoir à peu près 4 ans sur celle-là. Elle m’a répondu qu’ils avaient exactement 4 ans et 2 mois et c’était lors de telle occasion !!!

Là, j’ai eu mon choc. J’ai compris que ces deux enfants faisaient toujours partie de sa vie et occupaient une place importante dans son cœur et avec raison. On était à des années-lumière du visage impassible qu’elle avait présenté lors de l’adoption des enfants. J’étais extrêmement contente d’avoir pris le temps deux fois par année environ de lui avoir écrit et de lui avoir envoyé des nouvelles et des photos depuis que j’avais ramené, en 1991, ces deux chers petits. D’ailleurs, pour la première fois à Noël 2001, les enfants ont demandé s’ils pouvaient eux-mêmes écrire chacun une lettre à Isabel, lettres que j’ai traduites pour elle à ce moment. Chaque photo, chaque lettre, chaque carte, chaque dessin, chaque enveloppe et chaque petit collant avaient été soigneusement conservés depuis plus de onze ans.

Puis, je me suis souvenue du commentaire qu’Antonia avait formulé au cours de la semaine. Elle m’avait affirmé qu’il ne se passait jamais un mois sans qu’une mère ne s’arrête chez elle pour lui demander si elle avait enfin des nouvelles de ses enfants qui avaient été adoptés par des Québécois. Ces mères-là n’ont pas un cœur de pierre. Elles aiment leurs enfants même si elles ne les ont pas vus depuis leur adoption.

Le moment le plus difficile du voyage pour moi a été la troisième et dernière rencontre avec Isabel. Nous venions de passer trois heures chez elle, lorsque Isabel a réalisé que le conducteur de la moto était revenu nous chercher les enfants et moi. Elle s’est alors retirée dans son minuscule magasin.

Là, je l’ai entendue qui sanglotait, puis qui pleurait à chaudes larmes. Cela lui faisait tellement mal et moi, cela me déchirait de l’entendre. Je suis allée la serrer très fort dans mes bras en pleurant avec elle, moi aussi à chaudes larmes. J’étais désemparée.

Dernier adieu

Je lui ai parlé doucement en essayant de la consoler, sans vraiment réussir à le faire, en lui répétant, comme en 1991, qu’elle aurait toujours des nouvelles et des photos des enfants et que oui, ils reviendraient la voir un jour, sans toutefois préciser de date. Puis je l’ai quittée, les enfants l’ont embrassée et nous sommes partis. Cette fois, c’est elle qui nous a regardés s’éloigner. Elle vivait à nouveau un deuil et moi, je la quittais le cœur à l’envers, avec ce que nous partageons toutes les deux, deux grands trésors. Ce fut à mon tour de ne pas me retourner.

Nycole Dumais

Extrait de Fleurs du monde, Automne 2002

 

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20 février 2003