Extrait de « Fleurs du monde
(Journal de Familles au coeur québécois)

Une Blanche chez les Noirs

Vivre au Rwanda pendant 12 mois -- toute une expérience pour l’Européenne que j’étais et que je suis. Ne jamais avoir vécu en Afrique auparavant et n’avoir de l’Afrique que plein d’images de girafes et de savane.

Vivre au Rwanda en 2000/2001-- sept ans après la guerre civile, guerre pendant laquelle plus d’un million de personnes ont perdu la vie, souvent abattues de façons les plus cruelles. Certes pas un pays des plus faciles où vivre.

Un pays comme n’importe quel autre de l’Afrique centrale pour vivre l’expérience «typique » d’une étrangère dans un pays autre que le sien, et en plus comme étrangère de couleur différente.

En effet, c’est au Rwanda que j’ai réellement senti ma condition de Blanche aux cheveux blonds. J’ai serré la main de centaines d’enfants tout excités de voir quelqu’un à la peau blanche dans leur village si loin de la capitale, Kigali. J’ai également senti les mains de ces mêmes enfants toucher à mes cheveux si bizarres, si blonds, si doux et si différents des leurs.

Il me reste maintenant la difficile tâche de résumer en quelques lignes toute une année passée au Rwanda à vivre l’expérience de «Blanche chez les Noirs». À cause de cette mission impossible, je me limiterai donc à deux petites anecdotes vécues dans ce pays aux milles collines en espérant qu’elles illustreront un peu le sentiment que j’ai éprouvé en tant qu’étrangère blanche au pays des Noirs.

Kigali, capitale du Rwanda.-- Comme d’habitude après mon travail, je prends le taxi-bus (minibus de 18 places qui ne part pas avant que toutes les places ne soient occupées). Comme d’habitude, on m’interpelle tout le long du parcours jusqu'à la gare centrale des bus : « Hi miss », « Hi sister, do you need change ? », « Bonjour, ma sœur ! », « Donnez-moi cent francs ! » et surtout, partout et partout : « Umuzungu !!! », « Umuzungu », « Umuzungu ».

« Umuzungu » signifie en Kinyarwanda, langue du pays, «personne blanche et riche ». C’est-à-dire que «blanc » et «riche » sont presque considérés synonymes car cela dépasse l’entendement qu’il puisse exister un Européen ou un Nord-Américain qui ne soit pas aisé. Et en effet, avec mon salaire mensuel au Rwanda, le même qui me suffirait à peine, dans mon pays l’Allemagne, à payer un appartement sans chauffage, je me sentais riche par rapport à l’enfant de la rue qui vend des œufs durs pour gagner sa vie ou encore par rapport à l’enseignante rwandaise qui ne gagne que 50 $ US par mois.

En somme, cette marche quotidienne jusqu’à la gare et ponctuée des mêmes cris jour après jour était épuisante. Quelques fois le soir, avant de m’endormir, j’entendais toujours ces cris tambourinant dans mes oreilles : « Umuzungu, Umuzungu. ».

Un beau jour, je monte et m’installe dans le bus. Tout à coup, j’entends des murmures que je reconnais : « une Umuzungu qui prend le bus, une Umuzungu… » (il est rare qu’un Blanc prenne le taxi-bus à Kigali. La plupart des Blancs sont des personnes qui travaillent pour des ONG ou des ambassades et elles se font conduire dans leurs voitures par leurs chauffeurs). Le bus part. Alors que je tends mon billet de cent francs rwandais (0,25 $ US) au garçon pour indiquer que j’aimerais descendre, un homme dit : « C’est une Umuzungu, elle devrait payer mille francs. ». Quelques-uns partent à rire. « Ah, non » dis-je «je payerais même un million ! ». Maintenant, c’est tout le bus qui rit, moi y compris. « Eh bien ! » de s’exclamer cet homme « Je vous invite » et il prend son porte-monnaie et donne un billet de cent francs au garçon.

Ce fut donc le jour où on m’a invitée dans le bus, où je me suis bien amusée et surtout le jour où j’ai compris que c’est le rire qui unit les êtres humains.

Temps de Noël-- Une femme de ma paroisse accouche à l’hôpital, c’est-à-dire, ce bâtiment qui s’appelle hôpital mais que je ne reconnais à aucun signe particulier. Cette dame, prénommée Suzanne, est allongée sur une sorte de lit très simple dans une toute petite chambre aux murs pas trop blancs. À côté d’elle, dans un tout petit lit, dort son nouveau-né protégé par une moustiquaire. Suzanne est heureuse quand j’entre. Tout s’est bien passé, et surtout, c’est un fils. Après la mort de son fis aîné à l’âge de six ans, cette naissance lui semble comme un vrai cadeau de Dieu.

On frappe à la porte. C’est le père qui arrive, accompagné des deux sœurs du bébé. Comme si souvent, je me demande comment nous tiendrons dans cette si petite chambre : Suzanne, son fils, sa sœur qui était là pour l’aider après la naissance, moi, une dame de ma paroisse (déjà quatre adultes) et le père avec les deux petites filles. Une des petites filles me regarde longuement et après un moment de silence et d’hésitation me dit : « Je t’ai vue à la télé aujourd’hui. Tu enseignais dans une classe. » « …Et bien ? » dis-je «…je n’enseigne pas… . » « Si » dit-elle très convaincue. « Tu sais » lui explique la dame de ma paroisse «tous les Blancs, ils se ressemblent. ».

Ce jour là, j’ai vécu l’expérience à l’inverse ! . Combien de fois, au début de mon séjour, est-ce que je ne pouvais pas reconnaître les gens tant je trouvais qu’ils se ressemblaient tous. Maintenant, la petite fille noire me disait la même chose ! ! ! ! mais, cette fois au sujet des Blancs.

Je pourrais continuer longuement cette liste d’anecdotes. Mais il y a une autre liste que je trouve encore plus importante : la liste des bons moments passés au Rwanda, la liste des rencontres enrichissantes que j’ai effectuées, la liste des amis que j’ai rencontrés. Mon expérience au Rwanda m’a appris que les ressemblances entre les êtres humains sont beaucoup plus grandes que les différences par le simple fait que toutes les personnes sont avant tout des êtres humains.

Heike Sonnen
Bureau de la jeunesse et de la prévention du SIDA,
Église presbytérienne au Rwanda pendant 10 mois.

NDLR : Heike Sonnen a déjà également vécu un an dans une famille de Gatineau en Outaouais alors qu’elle a fréquenté l’école secondaire Le Carrefour dans le cadre d’un programme d’échange international d’immersion française.

Extrait de Fleurs du monde, Hiver 2003

 

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12 mars 2003